Dans les salles fraîches du musée du Caire comme sur les murs brûlés de soleil de Deir el-Bahari, les femmes de l’Égypte antique nous regardent encore. Certaines portent la couronne double des pharaons, d’autres gouvernent dans l’ombre d’un jeune héritier ou défendent leur trône au milieu des intrigues. Leurs histoires ne se ressemblent pas, et toutes ne sont pas également documentées. Mais elles dessinent ensemble un chapitre fascinant de l’histoire égyptienne : celui des femmes qui ont exercé le pouvoir dans un monde où la royauté se transmettait le plus souvent entre hommes.
Alors, que signifiait être une femme pharaon ? Était-ce régner comme un roi, tenir les rênes du pouvoir en attendant un héritier, ou imposer sa légitimité dans une société qui associait le trône à une figure masculine ? Pour le découvrir, partons à la rencontre de quelques-unes des plus grandes souveraines du Nil.
Une royauté façonnée par les dieux
Dans l’Égypte antique, le pharaon n’était pas seulement un souverain. Il était le garant de l’ordre du monde, chargé de maintenir la maât, cet équilibre entre justice, harmonie et vérité. Le pouvoir royal se transmettait généralement au sein de la famille royale, mais les règles de succession pouvaient varier selon les époques et les circonstances. Une reine pouvait donc gouverner en son nom, régner comme régente pour un enfant ou jouer un rôle décisif dans la continuité dynastique.
Les femmes pouvaient posséder des biens, conclure des contrats et occuper des fonctions importantes. Toutefois, accéder au titre de pharaon demeurait exceptionnel. Une souveraine devait convaincre prêtres, dignitaires et sujets qu’elle avait le droit de porter les insignes du pouvoir. Pour y parvenir, certaines reprenaient les codes royaux traditionnellement masculins : la barbe postiche, le pagne cérémoniel ou les titres accordés au pharaon. Ces attributs ne signifiaient pas qu’elles reniaient leur identité de femme. Ils affirmaient surtout qu’elles occupaient pleinement la fonction royale.
Méritnéith, une pionnière encore mystérieuse
Bien avant les souveraines les mieux connues, une femme appelée Méritnéith semble avoir joué un rôle politique remarquable, au début de la première dynastie, vers le troisième millénaire avant notre ère. Son nom apparaît sur des objets liés à la royauté, et sa tombe, située à Abydos, est particulièrement imposante. Certains spécialistes pensent qu’elle a exercé le pouvoir comme régente pour son fils Den ; d’autres estiment qu’elle a pu régner elle-même.
Les traces disponibles ne permettent pas de trancher définitivement. C’est l’un des plaisirs — et des frustrations — de l’archéologie : une tombe monumentale ouvre une porte sur le passé, mais ne répond pas à toutes les questions. Méritnéith rappelle que les femmes ont pu participer aux affaires de l’État dès les premières dynasties, même si les récits détaillés de leur règne n’ont pas toujours traversé les siècles.
Sobeknéférou, première femme pharaon clairement attestée
Vers 1800 avant notre ère, à la fin de la douzième dynastie, Sobeknéférou monte sur le trône. Son nom signifie « la beauté de Sobek », en référence au dieu crocodile associé à la puissance et à la fertilité. Elle est généralement considérée comme la première femme dont le règne en tant que pharaon soit solidement attesté par les sources historiques.
Sobeknéférou ne gouverne que quelques années, probablement de 1806 à 1802 avant notre ère, mais elle laisse une empreinte officielle : son nom figure dans les listes royales et sur des monuments. Des statues fragmentaires témoignent aussi de la manière dont elle associait des éléments féminins et masculins dans son apparence royale. Son court règne n’a pas empêché une rupture dynastique : la douzième dynastie s’éteint peu après elle.
Son histoire offre un aperçu saisissant de la fragilité du pouvoir. Un souverain peut faire inscrire son nom dans la pierre, mais la stabilité du royaume dépend aussi des héritiers, des alliances et des circonstances. Sobeknéférou fut-elle une dirigeante énergique ou une gardienne de la dynastie ? Les documents conservés ne nous le disent pas assez. Son accession au trône, elle, ne fait guère de doute.
Hatchepsout, la souveraine qui transforma l’Égypte
Parmi les femmes pharaons, Hatchepsout reste la plus célèbre. Elle appartient à la dix-huitième dynastie et devient d’abord régente pour son beau-fils, le jeune Thoutmôsis III, après la mort de son époux, Thoutmôsis II. Puis, vers 1473 avant notre ère, elle prend les titres complets d’un pharaon et gouverne pendant environ vingt ans.
Son règne est marqué par la prospérité et de grands projets architecturaux. Le plus spectaculaire se trouve à Deir el-Bahari, sur la rive ouest du Nil, face à l’ancienne Thèbes. Son temple funéraire s’élève en terrasses au pied d’une falaise claire, comme si l’édifice prolongeait la montagne. Quand la lumière du matin glisse sur ses colonnades, le lieu semble à la fois monumental et étonnamment paisible. Pour un voyageur, c’est une étape inoubliable à Louxor, à associer aux visites de Karnak et de la Vallée des Rois.
Hatchepsout ne se contente pas de bâtir. Elle organise une expédition commerciale vers le pays de Pount, probablement situé sur les côtes de la mer Rouge ou dans la région de la Corne de l’Afrique. Les reliefs de son temple racontent le retour de bateaux chargés d’encens, d’arbres à myrrhe, d’ivoire et de produits exotiques. On y découvre aussi le souverain de Pount, la reine Ati et leur apparence, telles que les artistes égyptiens les ont représentés. La scène fait de la diplomatie et du commerce une aventure gravée dans la pierre.
Pour asseoir sa légitimité, Hatchepsout se présente parfois sous des traits masculins dans les images officielles, notamment avec la barbe cérémonielle. Cela ne signifie pas qu’elle ait tenté de dissimuler son sexe : elle reprend le langage visuel du pouvoir pharaonique. Après sa mort, certains monuments portant son nom sont endommagés ou modifiés, surtout sous le règne de Thoutmôsis III. Les raisons de ces interventions restent débattues. Il est donc préférable d’éviter l’image trop simple d’une vengeance personnelle : la politique de succession et la mémoire royale ont probablement joué un rôle complexe.
Néfertiti, reine influente ou pharaon caché ?
Néfertiti fascine par son célèbre buste peint, conservé à Berlin, et par le mystère qui entoure la fin de sa vie. Épouse d’Akhenaton, elle joue un rôle majeur pendant une période de profond bouleversement religieux. Le couple met en avant le culte d’Aton, le disque solaire, et déplace la cour à Akhetaton, aujourd’hui connue sous le nom d’Amarna.
Les représentations de Néfertiti la montrent parfois dans des attitudes inhabituelles pour une reine : elle accomplit des gestes réservés au souverain, notamment lors de scènes rituelles. Après la disparition d’Akhenaton, une figure appelée Ankhkheperourê apparaît dans les dernières années de la période amarnienne. Certains chercheurs ont proposé d’y reconnaître Néfertiti, qui aurait alors régné sous un autre nom ; d’autres privilégient d’autres identifications, dont celle de Mérytaton. Les preuves restent discutées.
Néfertiti fut-elle pharaon ? Nous ne pouvons pas l’affirmer avec certitude. Son cas montre toutefois que l’influence politique d’une reine pouvait dépasser de loin le rôle cérémoniel. Dans l’Égypte antique, la frontière entre épouse royale, corégente et souveraine pouvait devenir floue lorsque la succession s’annonçait incertaine.
Tausret, dernière souveraine de la dix-neuvième dynastie
À la fin de la dix-neuvième dynastie, Tausret traverse une période de crise. Elle est d’abord grande épouse royale de Séthi II, puis régente pour Siptah, un roi encore jeune et probablement affaibli. À la mort de celui-ci, elle prend le pouvoir et se fait représenter comme souveraine. Son règne autonome, bref et troublé, prend fin dans un contexte de rivalités politiques.
Sa tombe, dans la Vallée des Rois, rappelle qu’elle fut intégrée à l’univers funéraire des pharaons. Elle est ensuite réaménagée pour Séthi II, autre indice des luttes de mémoire qui pouvaient suivre une succession contestée. Comme pour d’autres souveraines, les sources ne livrent pas une biographie complète ; elles laissent plutôt des fragments, des noms et des monuments à interpréter.
Cléopâtre, la souveraine aux ambitions méditerranéennes
La dernière grande reine d’Égypte est aussi la plus célèbre auprès du grand public : Cléopâtre VII. Elle appartient à la dynastie des Ptolémées, une famille d’origine macédonienne qui gouverne l’Égypte après la conquête d’Alexandre le Grand. Cette dynastie parle d’abord grec, mais Cléopâtre apprend aussi l’égyptien, un choix remarquable pour une souveraine de sa lignée.
Cléopâtre est couronnée en 51 avant notre ère et partage d’abord le pouvoir avec son jeune frère Ptolémée XIII, conformément aux usages dynastiques. Les conflits entre eux l’obligent à s’allier à Jules César, puis, après l’assassinat de celui-ci, à Marc Antoine. Ces alliances sont autant des choix personnels que des décisions politiques : l’Égypte doit préserver son indépendance face à la puissance grandissante de Rome.
La reine sait mettre en scène son autorité. Elle se rattache à la déesse Isis et apparaît comme l’héritière d’une tradition égyptienne, tout en gouvernant un royaume profondément hellénisé. Sa défaite face à Octave, futur Auguste, à la bataille d’Actium en 31 avant notre ère conduit à la prise de l’Égypte par Rome. Cléopâtre meurt l’année suivante. Avec elle s’achève l’indépendance pharaonique, même si les empereurs romains continuent ensuite à porter des titres royaux égyptiens dans les temples.
Les récits romains ont souvent réduit Cléopâtre à sa beauté ou à ses amours. Pourtant, les sources la montrent aussi comme une dirigeante cultivée, stratège et attentive aux intérêts de son royaume. Pour la rencontrer aujourd’hui, on peut visiter Alexandrie et ses sites antiques, même si la ville moderne a recouvert une grande partie de l’ancienne capitale. Des vestiges ont également été découverts sous les eaux de sa baie : l’histoire de Cléopâtre se dérobe parfois sous la Méditerranée, comme une dernière scène de théâtre.
Des parcours différents, une même lutte pour la légitimité
De Méritnéith à Cléopâtre, ces souveraines ne forment pas une lignée continue. Elles apparaissent à des époques très éloignées, dans des contextes politiques et culturels distincts. Certaines sont bien attestées comme pharaons, comme Sobeknéférou et Hatchepsout ; d’autres, telles que Méritnéith ou Néfertiti, restent au cœur de débats historiques. Les réunir sous une même étiquette ne doit donc pas masquer les différences entre leurs situations.
Un fil commun se dessine néanmoins : chacune a dû inscrire son pouvoir dans des institutions pensées autour de la royauté pharaonique. Les temples, les titulatures, les cérémonies et les images officielles n’étaient pas de simples ornements. Ils permettaient de faire reconnaître une souveraine par les dieux et par les hommes. En Égypte, régner, c’était aussi savoir raconter son règne.
Lors d’un voyage à Louxor, à Abydos ou au Caire, prenez le temps de regarder les détails : un nom gravé dans une titulature, une reine plus grande que les personnages qui l’entourent, une scène d’offrande sur une paroi. Ces traces sont discrètes, parfois abîmées, mais elles donnent une présence singulière à ces femmes de pouvoir. Derrière les couronnes et les récits monumentaux, on devine des décisions difficiles, des ambitions et des destins qui ont marqué l’histoire du Nil.
